Un marais façonné par l’homme

Fortement soumis aux aléas climatiques et dessiné par l’Homme au fil des siècles, ce patrimoine naturel fragile est progressivement devenu un véritable lieu d’activité et de vie. Il est désormais classé « Parc naturel régional » et « Grand Site de France ».

Retour sur les origines de ce marais, sa construction et son aménagement jusqu’à sa labellisation récente.

Vue aérienne du Marais poitevin
Source : Établissement Public du Marais Poitevin

Les origines du Marais Poitevin

Formé il y a 8000 ans après la fonte glaciaire et la montée du niveau des eaux, le Marais poitevin est entièrement submergé par l’océan Atlantique et forme le golfe du Poitou. Seules plusieurs petites îles calcaires émergent.

D’une superficie d’environ 2400 km², il est limité au sud par les coteaux calcaires d’Aunis et au nord par les plaines calcaires de la Vendée…

Les premières traces de la présence de l’homme autour du golfe du Poitou datent du Néolithique entre -6 500 et -3 800 ans avant notre ère. Elles sont attestées par des indices de présences d’animaux domestiques et de culture comme le blé ou encore l’orge.
Lors de la conquête de la Gaule, les Romains nommeront cette partie de mer « golfe des Pictons » en référence au peuple gaulois habitant dans la région.

Golfe des Pictons (source : INRAP)

En quelques centaines d’années, le golfe va être comblé par des sédiments issus de l’estuaire de la Gironde, des cours d’eau proches et de courants marins.
La ville de Niort, à l’origine en front de mer, va se retrouver à plus 40 km des côtes. Ce comblement est estimé au 19ème siècle à trente hectares par an. La baie de l’Aiguillon est le dernier vestige de ce golfe disparu avec les anciennes îles calcaires complètement isolées de la mer. C’est notamment le cas de l’île de la Dive, situé au nord-ouest du golfe des Pictons, cette dernière était encore entourée par l’océan Atlantique au 18ème siècle.

Carte du Poitou et du Pays d’Aunis dressée par Nicolas de Fer (1714)

Ile de la Dive aujourd’hui (Sud Vendée Tourisme)

Les premiers travaux d'assèchements

Bien que l’Homme soit présent autour du golfe des Pictons depuis plusieurs milliers d’années, il se contentait d’utiliser les ressources naturelles du marais en vivant de la pêche ou la chasse. C’est au moyen-âge que vont commencer les premiers aménagements humains…

Les seigneurs locaux, ne sachant que faire de ces terres marécageuses, les cèdent aux moines. Ces derniers vont ainsi construire une trentaine d’abbayes sur le territoire : Maillezais, Saint-Michel-en-l’Herm, Moreilles, Charron, Luçon.

Abbaye de Maillezais (Marais Poitevin Tourisme)

La plupart de ces abbayes sont édifiées sur d’anciennes îles calcaires qui dominent le marécage. Ces îles possèdent l’avantage d’avoir un sol stable et solide. Les moines procèdent dès le 11ème siècle aux premiers travaux d’asséchement du marais en y voyant un potentiel d’exploitation agricole.

Ils isoleront, par le biais de digues, les arrivées d’eau pluviales et marines et créeront des canaux d’évacuation encore aujourd’hui au cœur du fonctionnement du marais. On peut notamment citer le canal des cinq Abbés, de la Brune, de Luçon et de l’Achenal-le-Roi entre la Vendée et Luçon qui deviendra plus tard le canal de la Ceinture des Hollandais.

Les terres asséchées à proximité du littoral permettront la mise en place de marais salant. Lors de la guerre de Cent Ans, la majorité des ouvrages furent détruits et le marais délaissé.

Le début des compagnies de dessèchements

Environ 150 ans plus tard, alors que le marais n’est pratiquement plus exploité, le roi Henri IV est séduit par le charme de la région. Il instaurera en 1599 un édit imposant l’obligation de dessécher les marais. Humphrey Bradley (ingénieur spécialisé en hydraulique et entrepreneur hollandais) est alors nommé maître des digues du royaume et organisera un plan géométrique d’aménagement du territoire…

Plus tard, Louis XIII poursuivra cet aménagement en chargeant Pierre Siette, ingénieur géographe, de superviser 75 km de canaux sur la base des travaux de Humphrey. Plusieurs milliers d’hectares de marais entre la Vendée et le canal de Luçon seront ainsi asséchés. Par la suite, la partie « est » du marais sera assaini par le canal de Vix et le Contre-Bot de Vix. L’écoulement des eaux sera amélioré par un agrandissement généralisé des digues de Vix, Doix, Maillezais et la construction des aqueducs du Gouffre de l’Ile d’Elle et de Maillé.

Une digue centrale appelée « bot » sert de délimitation entre le marais mouillé et le marais desséché.

L’ensemble de ces travaux ont pu être réalisés grâce aux importants capitaux fournis par les compagnies Hollandaises d’assèchement dont une grande partie des notables sont venus s’installer à Rochefort. Leurs techniques d’assèchement sont similaires à ceux employés par les moines et sont réalisées avec beaucoup de rigueur.
Une digue centrale appelée « bot » sert de délimitation entre le marais mouillé et le marais desséché. Au pied du « bot », côté marais desséché, est creusé un canal ou « achenal » qui servira à collecter les eaux du marais par le biais de canaux. Côté marais mouillé, un autre canal est creusé « contre bot » pour collecter les eaux en cas de débordements, ruissellements ou remontée de la mer.

Schéma de représentation de la technique d’assèchement utilisée
Source : Artelia

Suite de ces nombreuses réussites, les compagnies d’assèchements vont se multiplier voyant dans cette activité un important potentiel de profit. À la fin du 17ème siècle, le marais a la configuration qu’il possède aujourd’hui.

Un hectare dans les marais desséchés produit 20 % de plus qu’un hectare dans les plaines voisines.

C’est également à cette époque que surviennent les premiers conflits d’usages, de gestion et d’entretien. Ces désaccords se développent entre différentes compagnies d’assèchements pour la gestion et l’entretien des canaux ou encore avec les autochtones qui voient leurs habitudes de vie changer. En effet, habitués à vivre de la pêche, de la chasse et de l’élevage, la limitation de leurs territoires par les digues induit un véritable changement d’usages afin de se tourner vers une pratique agricole culturale.
Un hectare dans les marais desséchés produit 20 % de plus qu’un hectare dans les plaines voisines. Ce phénomène attire la convoitise de nombreuses personnes qui s’enrichissent grâce à des taxes sur le droit d’exploitation et de circulation. Progressivement, les sociétés d’assèchements constituent une forme de pouvoir local qui finit par s’émanciper du pouvoir central du roi en instaurant leurs propres règles de gestion des terres.

Marais desséchés de la Sèvre niortaise à la fin du 16ème siècle
(Etienne Clouzot, 1904)

La révolution française et l’apogée des voies navigables

Après une succession de mauvaises récoltes, le prix du blé augmente de façon significative. L’augmentation du prix du pain (qui double entre 1788 et 1789), combinée au niveau élevé de pauvreté des habitants, engendre des émeutes à la révolution contre le clergé ainsi que certains riches propriétaires des sociétés d’assèchements qui dominent et abusent de leurs positions…

Les postes vacants sont rapidement comblés par de riches laboureurs ou meuniers. L’Assemblée constituante de 1790 donne à nouveau autorité à l’Etat qui doit surveiller les pratiques et empêcher les abus de ces sociétés.

À son arrivée au pouvoir Napoléon 1er voit le potentiel du marais et notamment la possibilité de développer un axe de transport fluvial parallèle à l’océan. Il fixe en 1807 les conditions de dessèchements et d’endiguements. Il instaure l’année suivante un décret réglementaire sur la navigation et l’usage de l’eau, qui sera étendu à la Sèvre Niortaise en 1833.

On comptait plus de six mille bateaux navigants sur la Sèvre en 1868.

Cette époque marque l’apogée du transport de marchandises dans le Marais poitevin : on comptait plus de six mille bateaux navigants sur la Sèvre en 1868.
Une ordonnance royale de Louis-Philippe, en 1834, va créer les syndicats des marais mouillés dont la vocation est d’aménager ces marais et d’entretenir les ouvrages existants. L’Autise sera canalisée, et le canal de la Vieille Autise creusé au milieu du XIXème.

De nombreux canaux sont créés, imitant le fonctionnement des rivières avec leurs affluents. De grands canaux évacuateurs permettent les écoulements rapides vers l’aval et augmentent ainsi les capacités d’écoulement de la Sèvre Niortaise en coupant ses méandres.

Un système d’écluse est rapidement mis en place pour pouvoir conserver de l’eau et les canaux débouchant sur l’océan sont équipés de porte à flots.

L’arrivée du chemin de fer fin du 19ème siècle signera la fin du transport de marchandises par voie navigable.

Historique des prises parcellaires sur la mer
(Info Marais Poitevin)

Du 20ème siècle à nos jours : un espace naturel à préserver

La Sèvre et ses dérivations seront élargies au cours du 20ème siècle et un programme de mise en valeur des Marais de l’Ouest voit le jour dans les années 1960. Celui-ci consiste en un dessèchement du marais mouillé entre le Gué de Velluire et l’Ile d’Elle par le biais de recalibrage et d’élargissement de canaux existant…

Le Parc Naturel Régional (PNR) du Marais poitevin est créé en 1979 compte tenu de l’importance des écosystèmes du territoire. Ce label PNR est perdu en 1997 en raison de la destruction progressive des niches écologiques et de la biodiversité liée à l’anthropisation et la politique d’agriculture intensive céréalière. La mécanisation de l’agriculture de l’après-guerre et l’amélioration des techniques de drainage favorisent l’expansion de cultures céréalières au détriment de l’élevage des bovins. De plus, cette activité d’élevage connaitra une forte régression dans les années 1990, avec la crise de la vache folle.

Expansion de cultures céréalières au détriment de l’élevage des bovins

Un déficit hydrique se fait de plus en plus ressentir sur le marais depuis les années 1980. Les stations piézométriques de surveillance mettent en évidence une baisse significative des aquifères. Des protocoles de gestion sont mis en place pour définir les cotes d’alerte et d’arrêt de prélèvements.

En 1992, la Commission européenne met en demeure la France de respecter la directive « oiseaux » sur le Marais poitevin. Celui-ci doit changer sa politique de gestion vers une préservation des zones humides. La suite logique est la perte en 1997 du label Parc Naturel Régional du Marais poitevin.

En 1999, la France est condamnée pour le non-respect de la directive « oiseaux » avec en 2002 un nouveau rappel à l’ordre de la Commission européenne pour insuffisance des mesures d’exécution. Face à ses nombreuses difficultés, l’État français met en place un plan gouvernemental pour le Marais poitevin. Il lui attribue le label « Grand Site de France » en 2010, et en 2011 l’Établissement Public du Marais Poitevin (EPMP) est créé pour coordonner et mettre en œuvre les politiques de l’État en matière de gestion hydraulique et de biodiversité.

Ces nombreux efforts ont permis une re-labellisation du marais en Parc Naturel Régional en 2014. Géré par un syndicat mixte, ce PNR a pour mission d’aménager le territoire tout en assurant une protection du patrimoine naturel, culturel et paysager. Plusieurs documents réglementaires ont entre-temps émergé comme le SDAGE Loire-Bretagne, le SAGE sur la Vendée, le SAGE Sèvre Niortaise et Marais Poitevin. Ces différents documents permettent de réglementer les usages et de préserver les richesses écologiques du marais.

Différents documents permettent aujourd’hui de réglementer les usages et de préserver les richesses écologiques du marais.

Reflets de maisonnettes sur un canal du Marais Poitevin (Source Adobe Stock – Didier Salou)